dimanche 19 juin 2011

La Rioja avec un «r» et un «j»

Santa Maria de La Piscina, jeudi 9 juin 2011.

Pour les chasseurs de sons chauffés à blanc, l’Espagne est une aubaine. La langue des rues télescope les réverbères. Quand on franchit leur seuil, les bars causent en toquant les verres humectés par l’écume des bières fraîches. Battait tout à l’heure le tempo du « tapeo » dans un établissement de Laguardia. Le « tapeo » n’est pas un claquement de semelle, mais l’art du grignotage vespéral. Quand cette gastronomie minimaliste avance, les saveurs suspendues aux couleurs, chacun double alors les postes en son palais. Stimulé par les petites rations, chacun parle ; peu de questions, surtout des réponses... Le hourvari chevauche le zinc rutilant, les rangs se resserrent devant les tapas de poivrons et d’anchois, de thon fondant et de boudins courts.

Comme le lieu se prêtait à la pédagogie bien davantage qu’une classe, mes compagnons amusés ont tenté de prononcer le mot Rioja avec le juste accent. La Rioja est l’endroit où nous nous trouvons. Province espagnole la moins peuplée, cernée par le Pays basque, la Navarre, la Castille-et-Leon et l’Aragon, c’est un terroir qui semble avoir le caractère facile. Nous sillonnons ses routes depuis hier. Rien n’est loin. Le tutoiement des paysages est constant. La Rioja mesure à peine trois confettis et elle parle comme elle respire la langue du vin. Pour qui n’est pas un locuteur natif ou pour qui n’a pas fréquenté Lorca en compagnie de quelque Alba pointilleuse sur l’accent, le « r » roulé et le « j » frotté en sortie de gorge, ouvrent de sacrés nids-de-poule dans l’Avenida de la Pronunciación. Je me suis amusé des difficultés de mes compagnons, et j’ai alors pensé sans raison précise au « o » tiède de l’Ebro que nous venions de croiser : Èbre si long et que je n’imaginais pas si lent si loin de son embouchure de rizières entre Catalogne et Pays valencien.

Hier, le ciel avait boudé sur les toits d’Ezcaray, dans la partie montueuse. Depuis ce matin, en plaine, le soleil nous prend par l’épaule et tout devient beaucoup plus placide, à commencer par les vieilles façades de Haro. Du piton occupé par le village, il n’y a que des vignes à bombarder du regard. Du promontoire, l’immense palissage vous tient captif. Une route s’enroule autour d’une colline, puis se perd dans les mers de vignobles. Bien sûr, devant ces fraîcheurs neuves, j’ai revécu en souvenir les coteaux de Saint-Émilion et les plats de Sauternes en venant de Langon. La patience de la terre fait bondir le coeur ici aussi, un air cossu se déprend également des chais mais sans atteindre ce point de noblesse pâle et hautaine que les Girondins des Crus maintiennent au-dessus des secrets de famille.

Demain, je vous décrirai le parfum des « bodegas ». Jusqu’à présent, nous n’en avons visité qu’une, à Cuzcurrita. Je m’émerveille lorsque la langue fait des roulis doublés. Et puis ce « z », exigeant que la langue pointe vers le dehors entre les incisives ! Mes compagnons patinent. Je leur conseille cette ritournelle où, ça tombe bien, il est question de tailler la vigne : Podador que podas la parra/¿qué parra podas?/¿podas mi parra o tu parra podas?/Ni podo tu parra ni podo mi parra/que podo la parra de mi tío Bartolo.

Plus perfide est le prénom Jorge ! Passons. L’accent, c’est l’agent trouble. Chez Casa Antonia, toujours à Cuzcurrita, un retraité planton d’une des six tables m’a dit « Vous êtes catalan ! », quand à Barcelone on m’envisage parfois de la Catalogne Nord, autrement dit de Perpignan. Par réflexe, je me réclame de Brive mais c’est comme si je voulais introduire en Ibérie un vocable lapon.

Je trouve une sorte de délectation dans le puits du langage, et une sûre mesure devant toute église au roman inaltéré. Dans cet ordre-là de l’art, Santa Maria de La Piscina, parure à l’écart des routes, est ce que La Rioja produit de plus ajusté au sentiment de pélerinage. En lui tournant autour, je lui murmurais « tu es la sentinelle des vignes » et j’imaginais pour elle un rôle de veilleuse dans le soir à venir.

Je vous salue depuis mon âme habillée de pied en cap de Rioja.

jeudi 28 avril 2011

Goûts de glycines

Saint-Maurice-ès-Allier, 15 avril 2011.

Bonjour,

Emily Dickinson nous enseigne que « la vie, c’est la mort avec des longueurs ». Raide. Cette affirmation de la poétesse anglaise dont l’oeuvre embrasée doit se lire à travers le vers « Oses-tu voir une Âme en incandescence », végétait au fond de l’un de mes carnets. Durant tout une époque, je me suis glissé dans la poésie d’Emily Dickinson. Son tesson coupant a réapparu ce matin sans tirer la sonnette, au moment où je photographiais la glycine de mes amis de Lissac. J’allais les quitter. Toute glycine m’inspire des désirs de langueur. En vous écrivant depuis une table d’auberge, je ne sais envisager que l’effet d’une association sonore entre deux mots pour expliquer le retour inopiné de Dickinson sur le fond frais de perles mauves. Longueur, langueur...On aura probablement raison de ne pas accepter mon explication. Il existe en tout une « arrière-histoire ». René Char le disait à propos de ses poèmes.

Allons au doux. J’ai vécu tout un temps à trois pas de cette glycine en cascades, derrière des volets en bois vermoulu dans lesquels les lointains propriétaires avaient fait découper un coeur. J’en avais même planté une dans un angle particulièrement ombré. Elle était, elle paresse toujours à cet endroit, préservée du soleil, même au mitan du jour aux minutes où le soleil assène tout son plomb sur les tuiles romanes. L’ancien garde-champêtre de Saint-Maurice s’asseyait dans une autre ombre proche. Dans le village, on l’appelait Le Zézé. Le Zézé proférait régulièrement des vérités. Depuis son banc de bois grisé par les intempéries, et alors qu’on ne pensait qu’à goûter la volupté des ombres, je l’avais entendu dire dans la touffeur de l’été : « Tout d’suite, ça fait des après-midi longues comme des semaines. » Quand j’observai son allure constamment mesurée dans la rue en pente, je songeai immanquablement au mot inoubliable de Jules Renard : « Le paysan, cet arbre qui se déplace. »

Au fond, je n’ai jamais aimé tout à fait vivre dans des villages trop proches des villes, essentiellement parce qu’ils abritent des communautés réduites aux aguets : celles des rurbains, parfois plus redoutables que celles des paysans qu’elles sont venus remplacer. Fort heureusement, l’instinct du paysage sauve tout village maintenu dans l’obstination de la terre tranquille. On y reçoit des perfusions de nature. En venant de Paris, dans l’avion plongeant sur le damier de la Limagne avec Vichy dans le lointain, des carrés jaunes incrustés dans le vert signalent immanquablement avril. Empreintes du colza. Secousse oculaire. Le pimpant mimosa fiché en février dans les talus de Collioure sourit du même éclat. En atteignant Lissac et Saint-Maurice, deux corps pour une même commune d’Auvergne, les murs d’arkoze, grès friable au jaune de Toscane, confirment la nouvelle. Surlignés par les glycines noueuses au bois noir et sec, ils déclarent alors le printemps infaillible. Les grappes mauves pendent comme linge frais étendu dans le frémissement de l’air. Au nez de chaque grappe, une bouffée de miel. Dans le feuillage, des secrets d’ombres aussi graciles que ceux des corsages blancs en coton brodé.

Je possède un ourson de couleur mauve de Jean-Charles de Castelbajac. Le couturier venait alors de créer son manteau culte entièrement composé de nounours. Je crois bien qu’on peut l’admirer au musée Galliera. C’est précisément la même teinte qui pendait à la fenêtre de ma chambre ce matin. C’est quand j’ai été pris de l’envie de tirer sur un fil pour allumer toutes ces lampes de la Nature artiste tout en cliquant image, qu’ont surgi Dickinson et son tranchant désarroi. On n’est jamais tranquille. Je lui en ai voulu. D’accord Emily, mais plus tard, ou alors un autre jour ! Tenter de troubler cette aurore ! Avant de partir, j’ai jauni une épaule contre l’arkoze nue et granuleuse des granges, sauvé un brin d’herbe entre les galets de la cour, et ramené le regard vers les orgues mélodieuses de la treille endimanchée. Langueurs et secondes longues comme des minutes. Dans mon treizième arrondissement de Paris, j’ai une rue des Glycines. Sous les ciels métalliques d’Île-de-France, le mot recouvre seulement une nostalgie.

vendredi 25 mars 2011

Le bal du bleu et blanc


Bessans, vendredi 25 mars 2011,

Bonjour,

La montagne ignore qu’on est vendredi et que ce qui importe pour qui va la quitter demain recommence à se trouver ailleurs. Durant toutes ces journées de présence, le grand bleu et le grand blanc sont restés enlacés. C’est le dernier après-midi et la langue de glace de Charbonnel continue de vouloir gober les lointaines fumées des avions qui passent. Nouveauté, et comme l’annonce de la fin d’un cycle, il est devenu soudain facile, en quarante-huit heures, à cause du soleil de plomb et de l’explosion du printemps, de saisir la différence entre un adret et un ubac. Dans la haute vallée que ferme Bonneval-sur-Arc, le Sud et le Nord séparent leurs couleurs. Maintenant, on distingue les sinuosités de la route vers l’Iseran alors qu’en face le serpent des skieurs s’imprime toujours dans le blanc souverain encore inaltéré. À l’adret, la couleur mentholée des cascades danse avec le brun de la terre en train de reconquérir sa visibilité. De ce côté-ci, on en a fini avec les avalanches. À l’ubac, elles menacent encore. Au milieu, l’Arc encaisse sans cesser des dividendes en eau pure. Il semble que rien ne puisse censurer la beauté du monde. Je viens ici parce que le ski de fond est dans son pré carré jusque tard dans l’année: les températures nocturnes plus basses qu’ailleurs figent la neige, et l’altitude de 1700 mètres au clocher de l’église assure une densité inespérée d’oxygène. L’idée du plaisir court sur le plateau, dans les petites forêts et dans les échancrures perpendiculaires où s’enfoncer jusqu’à des points de solitude extrême, mortifiés de hameaux abandonnés.

Certes, on ne se sépare pas comme ça de l’humaine condition. Mercredi, au bout d’une bonne suée jusqu’au val de L’Écot, sublime plat ouvert aux vents servis par l’Italie, je grignotais un Petit Lu assis sur les troncs d’une passerelle quand deux dames me ramenèrent dans un couloir du monde. L’une: “Il faut bien qu’elle assume”. L’autre: ”Il avait peut-être envie d’un enfant”. La première: ”De toute façon, avec ses 630 000 euros.” La deuxième: “Ah oui?” Je ne pouvais me détourner, aussi magistral que fusse le panorama, de la tentation sociologique. Les couches séparées des préoccupations professionnelles occupent la montagne en dehors des périodes de vacances scolaires. Ce n’est pas sans conséquences sur mon état d’esprit. Ainsi, moi qui suis un fondeur juste en dessous de la moyenne, je pourrais croire que je glisse à vive allure. En outre, et c’est un vrai manque dans le tableau, sont absentés du paysage les champions qui frappèrent à ma porte au temps de mes activités dans les sports marginaux. J’avais découvert le ski de fond un dimanche à l’heure de la traite des vaches dans un hameau d’Auvergne blotti contre le Sancy. Vin chaud, couperose aux visages, odeurs de paille séchée, ronrons des poëles, la civilisation des Saint-Nectaire, des Cantal et des Tommes. Et dans ce cadre de douces pentes nues, une course qui départageait les jeunes des villages. Je venais d’une antichambre de la plaine d’Aquitaine, d’un labyrinthe de collines ludiques qui n’avait d’autre prétention que de se la couler douce. La moyenne montagne me fut alors révélée ainsi qu’une certaine idée de la lenteur macérée dans le désert français. Quelques années plus tard, ce serait les grands rassemblements populaires dans les hivers nordiques, par exemple au pied des tremplins de saut à ski d’Oslo, les lumières diaphanes, l’air cru de Lahti, le goût de la myrtille dans le civet d’élan, et un peu plus tard la voix de Björk sublimant les choeurs lapons. Quand on m’invitait à la tévé française pour tenir chronique sur cette civilisation merveilleuse montée sur des planches depuis quatre mille ans, on me présentait d’une formule facile: “le pape du ski de fond”. J’avais bien oublié tout ça et remisé depuis longtemps les skis au fond d’une grange quand un jour de touffeur catalane, cherchant éperdument un horizon de respiration, l’acuité de ma demande interne devint telle qu’une nostalgie de froid, de glace et de bouleaux me saisit au col. L’hiver suivant, je pris la route de Bessans, là où, en ce moment même, des merles noirs dégonflent leur plumage avec l’arrivée de la chaleur et le grand bleu culmine rehaussé par le blanc.

À bientôt.


vendredi 18 février 2011

La mer commence à Badalona

Badalona, mercredi 16 février 2011.

C’est la saison des barques assoupies sur la plage. Dans le matin bleu fidèle, la flottille molle repose sur une langueur dorée, le soleil vient de face, et la mer compose ses allers et retours sur un tempo lent. La scène distrait ma propre apathie à mon angle de table en terrasse. Rattrapé par des souvenirs d’autres flottilles molles, je pourrais vous parler d’un recoin de la baie de Valparaiso, escale vénérée des marins du monde, ou bien des murs de Port-Racine, le plus petit port de France dans le verdoyant Cotentin de Prévert. Aussi de l’anse de Portbou lorsque novembre l’emprisonne dans la tramontane. Toutes ces images décantées, il me reste un quai de bois noir au-dessus des « esteys » du Bassin d’Arcachon devant une assiette d’huîtres à la porte d’une cabane. Je me souviens de ces veines creusées dans le terrain flasque que la marée basse met à découvert. L’eau n’a pas été toute bue. Prises dans cette capillarité spongieuse, les barques basculent alors dans la somnolence en collant une oreille au sol. Ce petit air penché, aussi les couleurs vives imprimées dans la terre brune tailladée, instaurent une pieuse cure de paix. Mais je me trouve à Badalona, la cité des néfliers, où la paix est faite d’une toile moins plissée. Le soleil tire déjà vers lui la peau de tout ce qu’il inonde. La ville baille encore, les boutiques les moins utiles n’ont pas encore levé leur rideau. Barcelone a beau dire, la mer du plaisir commence en vérité ici, dans ses faubourgs, au bout d’un train venu en trois minutes des rives du fleuve, un couloir étroit nommé Besòs coupant au Nord l’agglomération. Une mer du plaisir est celle dont on effleure l’écume effervescente, et dont le sable coule finement entre les doigts comme celui du sablier. Celui de Barcelone, ramené de je ne sais où pour ses plages artificielles, gratte aux commissures. D’ailleurs, j’assistai un jour de 2003 à une manifestation « contre le sable qui coupe les pieds » organisée par un groupe d’usagers à l’occasion d’une inauguration officielle. Passant sur le qui-vive, je me régale de toute apparition inopinée et de toute complainte de rue. Comme tout à l’heure, devant l’affiche scotchée à la porte d’une librairie : « Conférence Démythification de Putes et Sorcières – L’énergie Féminine à travers les arts » (Je respecte les majuscules). Quant au reste du petit univers tenu par les yeux en ce matin sur lequel rien apparemment ne pèse, l’ordinaire prévaut. Un ballon perdu végète sous un palmier. En arrivant, je m’étais rapproché de la flottille molle. Deux pépés ravaudaient des filets, trois autres les regardaient faire, celui qui animait la conversation avec des blagues salaces avait pris congé soudain en lançant d’un coup de langue, « Bueno, familia ! Hasta luego », comme s’il avait oublié quelque course matinale. Au pied d’une autre barque portant pour nom Ros (« Blond »), un couple coiffé rasta ajustait des petites pièces de bois et repeignait à hauteur de bord. Des coursiers des mers participent actuellement à la Barcelona World Race. Ça en jette, pourtant cette flottille folle n’est pas plus fournie que la flottille molle de Badalona. En vérité, les pépés et le couple rasta, que dis-je la Catalogne maritime entière s’en contrefichent. Ici règne l’esprit de cabotage à la voile latine plutôt que celui de l’appel du large. Toujours, en regardant les voiliers vagabonds aisément identifiables dans un port, je songe à Bernard Moitessier. On m’a recommandé souvent la lecture de ses livres. Je sais peu de choses de lui sauf qu’il demandait à ce qu’on plantât des pommiers au bord des routes afin que les nécessiteux puissent avoir à manger. Moitessier est ce navigateur qui, en 1968, arrivé en tête de la première course autour du monde et sans escale, le Golden Globe, renonce à couper la ligne d’arrivée, je ne sais plus l’endroit, salue la vie, le monde, rote l’or du vainqueur, et file vers l’Océan Indien. Je vous quitte. J’ai renversé le café sur mon carnet en me retournant sous l’effet d’un cliquetis inhabituel. Un aveugle vient de s’asseoir après avoir tâtonné. Un sourire est paralysé sur son visage. Je regarde vers où il regarde. Son âme jouerait-elle de la lyre à cinq cordes au-dessus de la flottille molle ?

À bientôt.


mercredi 19 janvier 2011

Montée au Carmel

Barcelone, le 16 janvier 2011.

Bonjour,

Il faut mettre de l’ordre dans ma tête. J’arrive des quartiers contigus du Carmel et d’Horta, sur les hauteurs de la ville. Il faudrait plutôt dire : j’ai grimpé sur les monts et, maintenant que j’ai retrouvé le niveau de la mer, ils habitent derrière mes yeux. Après m’être rasé à l’eau minérale (l’originale Vall de Boí) comme d’Arrast dans la nouvelle de Camus, La pierre qui pousse, comme ça pour voir, j’étais parti à pied du Poblenou maritime et m’y voici à nouveau, équipée conclue.

Dès ma sortie, vers les huit heures trente, je battais mollets saillants les trottoirs, avec l’aide d’un bâton de marche. L’air général était beau. À cette heure, les dimanches ont déjà parfaitement désagrégé les fureurs des autres journées de la semaine. Pour mordre dans l’apathie et capter les premiers sous, il y a toujours « un Chinois » ou « un Paki », noms génériques du commerce cosmopolite local. Ces dernières années, les boulangeries et les kiosques s’ennuient moins le dimanche. J’avançais toujours.

Au-dessus du marché aux Puces des Encants, au carrefour des rues Dos de Maig et Mallorca, un autocar frété pour les neiges andorranes enlevait à leurs parents des jeunes gens reniflant le deuxième sommeil que le ronflement satiné du moteur leur faciliterait bientôt. Puis, je montais, montais : à chaque carrefour, une nouvelle courbe de niveau était atteinte. En longeant le Park Güell, c’était la succession très sinueuse de virages que j’affectionne particulièrement en juin quand tout embaume et que l’habitacle s’emplit d’odeur des pins. J’empruntais le parcours du « 92 » qui finit au col de La Creueta. Lorsque mon premier objectif déclaré dans Horta était atteint, à savoir le début de la rue Mare de Deu del Pilar avec sa pente extrême, une heure et vingt-cinq minutes venaient de s’écouler. Non, je n’irais pas réveiller la maisonnée amie installée à sa pointe. Ni Maria ni Aina ni Rahaël. Il était un peu tôt. J’ouvrais une poche du sac pour prendre quelques cerneaux de noix. Dans la prodigieuse maison verticale adhérant au vertige les yeux fixés sur le Tibidabo, Joan Sales édita le meilleur de la littérature catalane de la deuxième moitié du vingtième siècle. Il y écrivit Gloire incertaine, le roman total que Maria, sa petite-fille, et Bernard, son lointain ami d’Église-Neuve d’Issac, avaient traduit pour moi. Je n’avais pas compté les minutes passées alors que j’empruntais, par hasard et beaucoup plus bas, la rue des Camélias qui donne son titre au roman de Mercè Rodoreda traduit aussi par Bernard, édité aussi à l’encre bleue de ma Tinta blava. Avec Colette Fellous, la pensée et la voix des Carnets nomades, nous avions évoqué le destin de Cècilia, héroïne de La rue des camélias, devant un micro. C’était à l’angle formé par la rue des Camélias et la Ronda del Guinardó.

Je n’avais pourtant pris aucun rendez-vous ce matin avec la littérature. Les monts, j’ai dit, les monts !, et j’ajoute, le petit peuple, le petit peuple ! Je ne sais pas bien ce qui distingue les deux quartiers, Horta et le Carmel, où je n’étais monté que deux fois avant ce dimanche. Mais, je connais ce qui les assemble : une géographie toboggan sillonnée d’escaliers mécaniques et les gens. Beaucoup se proclament « Andalunyos » (Andaluces de Catalunya). Venimos de Andalucia a Cataluña a finales de los 50...amb espardenyes. En sandales. Avec la personne qui avait prononcé en catalan ces deux derniers mots, nous avions devisé à la terrasse du Quimet d’Horta dans le petit triangle de la place d’Eivissa, un dimanche aussi, en 2004, entre deux ondées d’automne, devant une « tapa » d’olives fourrées d’anchois. J’avais cherché et trouvé facilement un témoin de la grande migration interne espagnole des années 50 et 60. Sur les sept millions de Catalans, un million est d’origine andalouse, et un certain nombre vivent sur ces hauteurs où poussèrent alors comme champignons après la pluie, dans le plus complet désordre, des baraques d’où Cècilia descend pour conquérir avec son âme, son coeur et son corps la Barcelone des bourgeois. Le petit bout de la phrase de l’homme,... amb espardenyes, distinguait son « ici » de son « là-bas ». Je lui avais demandé d’où s’il se sentait le plus. Il avait répondu : « D’ici, d’ici, franchement... J’ai une bru catalane, des petits-enfants... »

J’abordais maintenant la rue del Llobregós en freinant des quatre fers. La pente s’était calmée à hauteur du marché du Carmel. Si je ne m’étais pas égaré dans l’escalier du Passatge de Granollers après la Rambla del Carmel, je n’aurais pas rencontré la petite dame noueuse comme un pied de vigne et à la mise sombre, qui m’a remis dans le bon chemin. Bon sang, c’était elle !, y compris le chignon, elle !, la Maria López de ma rue Montaigne, avec sa peau dense et mate, qui épluchait pour moi qui avais les doigts encore trop tendres, les oranges dans son tablier noir. J’aurais aimé la retenir. Mais je ne trouvais pas de raison car mon esprit déjà avait fait flamme vers les plis de la « petite Espagne » de Brive et les mains de couturière de ses femmes. Il faut avouer aussi qu’elle trottinait sec, les mains libres, ce qui indiquait qu’elle devait habiter dans le voisinage. Un mur assez mal fichu et ne paraissant plus de ce temps s’offrait dans une longueur inhabituelle en ville. Il ne demandait qu’une chose, qu’on regardât par-dessus. Hissé sur la pointe des pieds, je voyais à vingt mètres deux citronniers hauts et lourdement chargés : les boules jaunes enchantées lançaient des éclipses dorées dans le matin bleu ; aux pieds, les cercles d’ombre attrapaient de la densité au fil des minutes. Je ne pouvais pas être rappelé plus directement à notre jardin ouvrier, au bord de la rivière, où les hommes aimaient, le dimanche, à s’évader de l’usine ou du chantier autour de la tablée sous le poirier prodigue. Maintenant, les citronniers silencieux inventaient pour moi des palabres « andalunyos ». Dans la tasse de ma petite équipée, le tressaillement infusait l’allégorie d’une histoire commune aux gens déplacés. Ensuite, je marchais plus léger. Des fragrances familières se propageaient en moi. Horta et le Carmel, le Carmel et Horta, les monts, cet univers bossué m'octroyait un apaisement de foyer sous la chaleur naissante. Je rentrais.

À bientôt,

lundi 3 janvier 2011

Ho, les beaux soirs !



Paris, le 2 janvier 2010

Bonjour,

J’espère que vous avez basculé dans l’année nouvelle comme moi, de façon réjouissante, guillerette. Je ne dois pas ma bonne humeur au ciel parisien. L’humidité prend la moelle. Le 31 décembre, j’ai remonté la ligne 2 du métro jusqu’à La Chapelle afin d’assister, aux Bouffes du Nord, le théâtre aux murs vieil ocre, à la dernière représentation de Une flûte enchantée, libre adaptation de l’opéra de Mozart par Peter Brook. Il doit s’agir d’une disposition inconsciente chez moi que d’attraper La flûte au dernier moment. Le 28 juillet 2002, j’avais sauté sur mon vélo à Barcelone, filé droit sur le Liceu et attrapé au vol cinq minutes avant les trois coups, un billet pour « la dernière » de La Flûte montée initialement à Londres par Joan Font, le metteur en scène des Comediants, et traitée dans une forme tout Pantone, tellement elle était de couleurs. Les Bouffes affichait complet. Avec un peu de patience, j’ai réussi à décrocher une place sur un coussin posé dans les marches centrales de la corbeille du premier étage. Durant mon attente, j’ai vu passer Peter Brook se déplaçant avec difficulté vers les coulisses. Christine Scott-Thomas s’est arrêtée à deux mètres. Elle avait sa place. Rares sont les amies à ne pas avoir manifesté leur admiration pour elle. Je l’ai donc observée tout en surveillant la caisse. Silhouette libellule, distinction dans le geste économisé. Les vêtements, comment dire ?, entre Dior et Rykiel. Cheville fine sur talons aiguilles. Le regard ?, rien à en tirer, porté vers le point vague assurant l’évitement des autres. On aurait cru qu’elle avait une mer devant elle. Et La Flûte alors ? Géniale. Légère. Joyeuse. Des chanteurs dans le premier âge de leur carrière. La Reine de la Nuit était extraordinaire. Formule pertinente d’un critique : « Un opéra de chambre ». Je n’ai jamais été mêlé à public plus ravi. Assister à une « dernière » vous assure habituellement d’un cadeau permettant aux acteurs de combler la tristesse apanage des fins. Ce fut un extrait du Requiem, de Mozart évidemment.

La vie, oui !, pourvu qu’elle ait du goût, y compris le mauvais parfois. Après, on trouve encore meilleur le bon ! Méthode. Hier, en mon premier soir d’année nouvelle, après que j’ai écouté Julien Gracq lu par Donnadieu à la radio, acteur admirable qui vient de nous quitter, je me suis dirigé volontairement hors de tout projet, voiles baissées en somme vers la mer des Gobelins en passant par la rue du Banquier. J’ai marché la casquette enfoncée mais l’esprit à l’espiègle. Comme il était trop tard pour voir l’un des films programmé à L’Escurial, j’ai songé à ce que j’allais faire alors que je me trouvais à l’arrêt devant le Mac Donald. Ah, ça mais bien sûr ! « Experimental first day ! » Puisqu’il est trop tard pour pénétrer en zone téléramiste, inspectons donc le pire. Entrons au Mac Donald ! Mais la queue était trop importante. Il est revenu à ma mémoire béante qu’avec Fabrice nous nous sommes promis une « bouffe nulle » avec boîte de raviolis Buitoni ou de cassoulet William Saurin au principal, comme quand nous avions seize ans, lui dans un grenier de lutherie à Mirecourt, moi dans les combles du Foyer culturel de Brive où nous disposions, avec les copains trublions aux allures de poète, d’un Bleuet Butagaz et surtout d’estomacs de fer. J’ai poussé jusqu’au premier cinéma en direction de la Place d’Italie. Il manquait cinq minutes pour le début de la projection du dernier film programmé, The tourist. Formidable, c’était en version française alors que je n’en tiens que pour les V.O. ! J’ai pris le temps de lire le synopsis, et j’ai aussitôt pensé, excité, réjoui, que ce pouvait être tout une daube : « Pour se remettre d'une rupture amoureuse, Frank, simple professeur de mathématiques, décide de faire un peu de tourisme en Europe. Dans le train qui l'emmène de Paris à Venise, une superbe femme, Élise, l'aborde et le séduit. Ce qui commence comme un coup de foudre dans une ville de rêve va vite se transformer en course-poursuite aussi énigmatique que dangereuse... » Tout point de suspension est une promesse, je le sais bien, moi qui écris des quatrièmes de couvertures de bouquins ! J’ai éprouvé une joie intense quand est arrivé l’orgasme de la forme supérieure d’avenir du con propre à ce cinéma aux alouettes. La scène se déroule dans une chambre du Danieli à Venise. Dès le début, et même en déroulant Le Monde au Palais-Royal, Angelina Jolie a déjà chaloupé vingt fois de la croupe, et Johnny Depp en est à son centième ...ouf ! ouf !:

Johnny Depp: « Vous êtes croquante ! »

Angelina Jolie : « Craquante ! »

Johnny Depp: « ... »

Angelina Jolie : « Vous avez les crocs ? »

Sacrée Angelina ! Sacré traducteur ! Magie de la VF ! En sortant de la salle dont le sol était tapissé de pop corn échappé des cornets tout au long des séances de l’après-midi et du soir, une marée surprenante !, j’ai suivi deux jeunes garçons en casquette blanche :

- De la merde, j’te dis !

- C’est quand même bien pour la meuf ! Pour le reste, t’as raison, c’est de la merde !

J’ai éclaté de rire. Ils m’ont regardé. Leurs rires ont diminué comme s’ils avaient eu honte de ce qu’ils avaient énoncé. Alors, ils ont adopté un sourire complice. L’un des deux a prononcé une sorte de « bof ! » en baissant les épaules, puis, se ressaisissant, il en a appelé à ma solidarité avec un propos comique du genre « Tonton, faudra faire mieux la prochaine fois ». Mes joyeux neveux ont filé. Arrivé en dessous de chez moi, j’ai pris du riz au lait chez l’Arabe toujours content, et j’ai hésité devant un camembert Président. Je me suis dit : « Mon Llili, la connerie ça s’essuie, mais le tour de taille, voyons ! »

Bonne année, bises, saluts, fraternités, cordialités, pardons et bienveillances.

jeudi 30 septembre 2010

« Gauiller » en Basse-Corrèze

Brive-la-Gaillarde, le 25 septembre 2010.

Je suis venu embrasser le labyrinthe de mes collines, les bois et l’eau, et personne n’a été dupe parmi mes compagnons de voyage que j’avais l’échine qui tremblait ce matin devant la métamorphose de la couleur des pierres sur ces plats et versants transitoires avec un ciel pensif par-dessus. Le sentiment géographique, c’est le paysage incrusté dans la chair. Dans les tout derniers kilomètres avant notre arrivée, tout juste troqué le calcaire blanc pour le grès rouge, voici qu’éclatait devant nous une poche de schiste foncé puis que se signalait une longue langue de granit râpeux dont la fin se cachait sous les fougères.

Toute cette géologie vit aux lisières, rien d’elle ne tombe dans la cuvette de Brive, cette antichambre de l’Aquitaine, la grande plaine blonde et prometteuse. La noire et rude Auvergne est dans son dos, lâchant sur elle la Corrèze, « la rivière qui court ». Sur la carte des sols, son enclave de grès clair est signalée par une forme en amande. Ainsi, Brive (Briva, « le pont » des Celtes) repose sur un tapis sablonneux, un grès gris vert et friable justement appelé le « brasier ». Celui-ci fait aux pieds des maisons une poussière imperceptible qui collait aux semelles de crêpe de nos chaussures André, et je me souviens que celles-ci motivaient une allitération publicitaire répétée à l’envi par la radio : « André, le chausseur sachant chausser » ; effet d’autant plus aisé à admettre que nous étions au temps scolaire du racinien « pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ».

J’ai donc navigué avec mes amis catalans dans le labyrinthe, à cette heure d’automne où apparaissent les premiers cèpes et, cachés dans les zones de pinèdes, les premiers lactaires délicieux, que l’on nommait à l’époque...« les catalans » pour une raison restée mystérieuse. Les chercheurs les écrasaient d’un coup de tatane, ignorants qu’ils étaient alors des sucs francs et directs de cette espèce que la braise, l’huile d’olive et l’ail relèvent avec justesse. Je crois bien que chacun de mes compagnons (Núria, Mercè, Àlex, Joan : quatre prénoms bien de leur Sud à eux) s’est rendu compte au fil des heures combien le ruban des routes glissé dans les interstices de Collonges, Meyssac, Noailhac, Curemonte et Turenne, tourne, contourne, paraît se détourner mais retourne, au point de laisser envisager que bientôt nous nous croiserons nous-mêmes à l’un des cent petits carrefours interrompant les ronces et les ruisselets.

À ce point du petit film de la rencontre de mes amis avec mon biotope, me croira-t-on si j’indique que le 6 juin 1954, à la sortie de l’école Louis-Pons, vers 17 heures, j’étais monté à flanc de cuvette jusque dans les grands prés de Chèvrecujols, au-dessus de Saint-Antoine, afin de m’amuser avec les têtards ? Je n’ai rien dit ce matin, pourtant nous passions à leur hauteur. Je n’ai rien dit parce que je voulais retrouver leur emplacement précis, ce que le brouillard de la mémoire et des maisons nouvelles s’étaient chargés de confondre. En ce temps-là, je « gauillais », nous « gauillions », (drôle de verbe dont la variation bourbonnaise est « gouiller »), ai-je décliné avant d’expliquer l’inexplicable du verbe, c’est-à-dire la sensation de l’eau pénétrant d’abord la chaussure, traversant ensuite la chaussette de laine soudain plus présente, refroidissant enfin le pied. Au retour, les jambes pesaient plus lourd, et chacun se préparait à la protestation des mères musclée par la crainte des rhumes.

Il n’y a pas de doute à avoir à faire visiter à un ami des terres arrimées à la conscience d’être. C’est une conversation confiante avec un compagnon de plus dans la perspective. On ne se sent pas dans la peau d’un agent de l’Office de Tourisme, mais dans celle de qui peut confesser tel arbre, telle grille, tel numéro de rue, tel visage au marché. C’est un avantage savoureux, net et explicite. Depuis hier, nous marchons, nous roulons, et tout à leur disposition d’aimer, je comprends que mes compagnons me comblent de considérer la beauté de mes collines comme de ma cuvette pour ce qu’elles sont et pour ce qu’elles m’importent. Le cadeau est mutuel comme au moment d’échanger une liqueur Denoix pour une moutarde Violette.

Demain, nous partons pour Martel et sa lumière blanche tellement du Lot. La ville est prodigieusement belle, mais ce n’est plus chez moi bien que c’en soit si près. Les vibrations de ces deux jours emprunteront un autre cours, d’ailleurs on aura changé de rivière, je ne prendrai plus mes amis par le coeur mais par la main jusqu’à la halle. On est d’où est naît sans qu’on n’y puisse rien, et on perdrait à perdre le sentiment du sol. Ainsi, Brive m’a été accordé à ma toute première heure, et je suis heureux de venir voir les vivants et les morts, les clartés et les pénombres. Je pourrais me promettre de « gauiller » la prochaine fois. Mais bon !, les chaussettes ne sont plus de la même laine et sans la protestation de Maman...

À bientôt.