vendredi 30 juillet 2010
Good morning Badalona
jeudi 22 juillet 2010
Les potagers de Pégairolles
Bonjour,
Comment attraper avec deux doigts un pépin de pastèque ? Bien entendu, le problème ne se poserait pas au sommet du Mézenc. En revanche, soumis à la touffeur de Barcelone devant ma petite assiette... Je reviens de France. J’ai quitté de si bon matin Lissac que c’est seulement à hauteur du viaduc de Garabit que le soleil a soulevé le paysage en un « tout compris » : prés, forêts, rivières et fermes longues. Plus au Sud, quand le Larzac juste se brise avant le Languedoc, je suis entré dans Pégairolles-de-L’Escalette qu’on ne voit pas de l’autoroute. De même que Victor Hugo a pu écrire que « Londres c’est de l’ennui bâti », je trouve que Pégairolles c’est de l’harmonie érigée.
mercredi 7 juillet 2010
À puy ouvert
Jeudi 24 juin 2010,
Bonjour,
Comment renouer avec un paysage dont on sortit cabossé ? Je connais cette expérience. Deux voies se proposent : la fraternité des personnes choisies et l’apaisement des courbes immuables. Saint-Maurice est un village du Puy-de-Dôme qui semble appartenir plutôt à un Sud qu’à un Centre. Dans une Auvergne notoirement noire par saturation de grise andésite, ce lieu à flanc se pare de la blondeur de l’arkoze et, par soleil ouvert, il cligne facilement de l’oeil au mitan du jour. Ses maisons s’étalent comme un lierre sur les pentes d’un puy, le Saint-Romain. J’y avais connu une glycine dans un renfoncement. Elle n’a pas changé de place. Je viens de la croiser, plus forte, plus dense, désormais affermie dans son coin d’ombre, et comblée comme jamais de perles de miel mauve.
Ces derniers jours, il a plu férocement. Les cerises ne l’ont pas supporté. Derrière la fenêtre de la chambre fermée par le manteau de pluie, j’ai revisité en mémoire les fins uniques d’automne, quand les labours des champs croûtés par les premiers gels dressaient au pied du puy une composition de « forêts noires » dignes du maître pâtissier de l’Univers. Des semaines auparavant, entre septembre et octobre selon les années, l’air se colorait de vendanges. Il y avait les palabres dans la vigne de Jean, au Couget, face au lointain Sancy bleuté par la brume, tandis qu’Yvette et les autres femmes préparaient une joyeuse débauche de mets. S’ajoutait, et demeure, le goût de lichen des caves que l’art de ses constructeurs maintient à dix degrés constants. N’est plus, mais persiste en filigrane la langue du vieux garde-champêtre, Marcel Ameil, dit « Le Zézé ». Par exemple, son « C’est une après-midi lente comme une semaine » proclamait l’essentiel des étés lourds, à la période des lézards figés contre l’aplomb des murs.
Comme on le constate sur ma carte, le soleil a effectué son retour. Du pré d’Annick et de Pierre à Lissac, appendice du bourg, le puy Saint-Romain ne semble vouloir rien cacher sous son petit chapeau. Pourtant, j’y ai mon secret. Noyé dans des branchages et des ronces, un pied de pivoines à la couleur carmin n’attend que moi année après année. En fin d’après-midi, j’ai gravi la pente, j’ai écarté les branchages et j’ai coupé les quelques ronces. Las, je suis arrivé trop tard, et à la vue du pied écroulé et bruni, il ne restait plus qu’à rebrousser chemin en fredonnant un regret. On devinait en bas les méandres de l’Allier. Il faudrait reporter à une autre date la vision féerique de l’écharpe de brume qui suit la cime de ses arbres de berge en époque humide. « Qu’est-ce que regarder sans penser ? » écrivit Goethe dans un jardin de Padoue, touché par une grâce inexpliquée.
Je poursuis ma route vers le Nord. À bientôt.
mardi 25 mai 2010
Le trèfle à quatre feuilles cerdan
Saillagouse, dimanche 23 mai 2010
Bonjour,
On pousse la porte de Puigcerdà puis celle de Bourg-Madame, et on entre dans un immense salon vert orné d’un azur ceint du blanc de la dernière neige. La Cerdagne française tient en dépôt contre ses murs deux horloges, le Carlit et le Puigmal, sommets à 2900 mètres, et le reste, au-dessus de l’altiplano soumis à une lenteur pénétrante qu’enserre un air épais et cru, est toute une vocation d’étages à paître où l’on embrasse la terre en portant ses lèvres à l’iris des ruisseaux galvanisés par la fonte des neiges.
Je ne sais pas si l’on continue d’apprendre les grandes dates de l’histoire de France dans les écoles, et je ne me souviens plus comment nos instituteurs s’y étaient pris pour tatouer dans nos cerveaux plusieurs d’entre elles, par exemple 1515, la bataille de Marignan, par exemple 1659, le traité des Pyrénées. Comme les heurtoirs battaient les portes dans les cités anciennes, ces quatre derniers chiffres tapent contre la mémoire des Cerdanais et des Catalans dans leur entier. En effet, depuis lors la plaine perchée à plus de mille mètres est divisée en deux : une Cerdagne espagnole et une Cerdagne française que rien ne distingue, mêmes croisements de haies, mêmes herbes, mêmes arbres, mêmes tourbières où l’on « gauille »... [Sachez amis que ce verbe me submerge ; qu’il ressurgit comme le feu du temps où, dans les prés entourant Brive, je « gauillai » - nous « gauillions ») - avec délectation dans les prés humides, au milieu des têtards et de leur avenir de grenouilles ; qu’à cause de tout le suc qu’il dégageait en moi dans mon enfance, j’ai commencé très tôt à m’éprouver comme une sorte de « secrétaire de mes sensations ». « Gauiller » c’est quand le sol ne porte pas et qu’on s’enfonce libre et gai dans la petite boue d’un pré malgré l’engueulade à prévoir d’une maman à la vue des chaussettes mouillées et des doigts de pied brunis, engueulade aussitôt dite aussitôt effacée par la douceur d’une serviette.]
Après une grosse heure de grimpée, le nez dans les chaussures comme quand on regarde fixement sa roue dans la montée d’un col sévère pour ne pas distinguer la difficulté qui va augmenter, est venu le moment, dans le repos d’un replat et de granites éparpillés en cohortes de blocs pointus, de regarder en arrière. J’ai tenté de démêler l’écheveau des chemins vicinaux dans la plaine, en vain. Quant à deviner « la ligne », autrement dit la frontière, échec complet. Il faut avouer, et je vais m’expliquer, que l’affaire est plus compliquée que le plus compliqué des jeux de piste. Fichée au coeur de la Cerdagne française, une enclave espagnole, Llivia, un confetti qui fait la surface de deux arrondissements moyens de Paris, embrouille la lecture de cette partie du périmètre cerdan.
Cet embrouillamini sans interdictions de passage me ravit aujourd’hui car je vois en lui le symptôme d’une frontière apaisée. Autrefois, quand nous passions quelques semaines d’été en Cerdagne, j’interprétai autrement l’affaire. Nous prenions tous les quatre, en gare de Saillagouse, le « train jaune », le tortillard de poupée encore aujourd’hui très prisé des touristes, nous descendions en gare d’Estavar, nous empruntions un chemin poussiéreux jusqu’à une barrière gardée par des membres de la Guardia civil, nous laissions là mon père banni d’Espagne, et nous lui ramenions, l’allégresse pincée, des tourons et des amandes sorties des sacs de jute baillant sur leurs secs chargements dans l’épicerie de l’enclave.
Étouffés par l’hygrométrie ravageuse de leur côte, il est beaucoup de Barcelonais à avoir adopté la Cerdagne pour y boire un air plus clément à deux heures de route de leur résidence principale. Mais il y a bien plus profond pour expliquer cette pérégrination. Pour jauger un espace, il faut aussi faire cas de l’histoire des mentalités. La Cerdagne est le trèfle à quatre feuilles de « l’âge d’or » catalan, ce Moyen âge conquérant du comte de Cerdagne et de ses pairs dont je ne vous dis pas tous les noms car il me sera plus agréable de dégager leurs sonorités lorsque nous nous verrons. L’imaginaire de « la nation sans état » coincée dans l’Espagne actuelle est fécondé par la consistance et l’énergie politiques d’alors, forgées dans les montagnes des comtés et transcendées par le grand savant Ramon Llull, le « docteur illuminé », fondateur de la littérature catalane, condamné par l’Église pour avoir préconisé un partage entre foi et raison. Toutes raisons pour que l’axe Barcelone-Puigcerdà demeure une sorte de voie des origines...
Avec le petit groupe d’amis, nous avons continué de marcher vers l’abondante chevelure de nuages blancs mangeant le front et la nuque de l’azur. La coupole au-dessus de nos têtes adoptait les couleurs des compositions tendres de Nicolas de Staël, vous savez, quand le bleu avance vers le gris, et inversement, tous deux uniment pâles. Nous ne l’atteindrions pas, et même nous laisserions loin devant nous le Carlit, mais nous habitions tranquillement le paysage et cela suffisait.
La tentation du paysage c’est la tentation de la solitude, mais la présence d’adolescents vous écarte inévitablement de cette attraction. Il y avait parmi nous un gaillard fougueux et plein de l’oxygène de ses seize ans. Il y avait une élève du Lycée français, à qui j’enseignai sans que presque je m’aperçusse de ma propre gaieté les paroles curatives du Telefon de Nino Ferrer. Puis, j’ai cherché pour moi les paroles de Brigitte Fontaine dans Lettre à monsieur le chef de gare de La-tour-de-carol. Pardi, nous apercevions les toits du village ! Je ne me suis souvenu que de cette phrase : « Je veux vous dire de faire bien attention en traversant la voie ».
Je vous laisse sur cet avertissement sage. Je ne vous ai raconté ni la moitié de ce que la Cerdagne réunit dans mes pensées ni la moitié de l’effet de frontière sur moi. Mais si je prolongeais, je pourrais vous ennuyer.
À bientôt en tout cas.
Post-scriptum: j'ai une pensée pour une amie qui vient tout juste de disparaître, Catherine Thérouenne, comédienne, metteur en scène. J'avais produit l'une de ses pièces à Paris dans un théâtre de poche des bords de Seine dont j'ai perdu le nom. Elle y jouait du violoncelle.
samedi 8 mai 2010
Sur la trace de Pain et Raisin
Dimanche 2 mai 2010
Bonjour,
Comment allez-vous ? Vous m’enverrez des nouvelles. Ces jours-ci, je mets un point final à la relecture du Testament de l’Èbre de Jesús Moncada que nous publierons en octobre. La traduction de mon ami Bernard Lesfargues est magnifique. Bernard est un vieux monsieur, il a croisé les plus grands poètes, il est excellent poète lui-même, la langue d’oc est sa principauté, et je l’imagine avançant comme « un arbre qui se déplace » dans son grand pré d’Église-Neuve-d’Issac, une commune du Bergeracois, en direction du petit corps de ferme dont il a fait un atelier des mots. En ce moment, il est à l’ouvrage sur l’une de nos sorties du printemps 2011, Miroir brisé de Mercè Rodoreda.
Je pense assez fréquemment au coin de terre qui est le sien. Face au plaisant fouillis de chênes truffiers abordés par l’herbe rase, on ressent la tension de la solitude propre aux paysages ayant réussi à se maintenir à l’écart. C’est sa rivière souterraine, au sens où l’entendait René Char. Aujourd’hui, j’y ai pensé à mon arrivée dans la crique d’Ès Jonquet. Mon âme a réagi comme lors de mon premier aller dans sa parcelle de Dordogne : un frémissement !, ce n’est pas la chair de poule, non !, mais comme l’indicateur d’un état brut de la nature raffiné d’arbres, ici des oliviers. On est pris de l’envie de s’asseoir et d’ouvrir un livre pesant une heure (j’ai amené avec moi Platte river de Rick Bass), mais dès sonnée la deuxième seconde...
Appuyé contre l’un des murets de schistes, - on compte en dizaines de kilomètres ces hachures cochant les étages courts des olivaies de l'Ampourdan sauvage -, j’ai accepté immédiatement que le paysage se montrasse plus fort que le combat de Jack avec le saumon argenté « jaillissant comme une fusée » de la rivière. J’ai abandonné toute idée de lecture. J’ai sorti de mon sac une poignée de noisettes et le son sec de la pierre contre la coquille a donné des tours de trois secondes d’un flanc à l’autre de l’échancrure, versants apostrophés par la loi du silence au-dessus de la masse liquide, plane et sans l’embarras de quelque clapotis. Dans un fjord aussi authentique, même la mer s’évade de sa profondeur. Celle du Jonquet est une « grande bleue » avec des sons nordiques à l’ancre. On pourrait lui appliquer ce que Pessoa accorde à la littérature, « la preuve que la vie ne suffit pas. »
J’aurais dû marcher jusqu’à ce désert bien avant ce dimanche frais et menacé par l’orage. Idée saugrenue voire imbécile, je ne voulais pas le faire avant d’avoir entièrement écossé le vocabulaire de Pain et Raisin, ma première traduction, un roman de Josep Pla qu’il faut lire, un critique vient de l’écrire, « parce que nous aimons, nous aussi, que les écrivains arrêtent le temps. » C’est au Jonquet en effet que se dispute l’action principale de cette histoire de contrebandiers où le paysage finit par composer à lui seul tout un personnage tellement Pla déploie pour lui tout son nuancier. J’ai photographié éberlué une corde tranchée qui traînait sur les pierres plates aux reflets de coquilles d’huîtres avançant dans la mer de plomb : une corde tranchée donne la clé de l’énigme dans la dernière phrase de Pain et Raisin... J’ai décidé d’imaginer qu’elle attendait que je vienne.
Comme Josep Pla dans sa longue nouvelle, je suis parti de Cadaqués, place aux Herbes, maintenant place Frederic Rahola. Puis, j’ai pris la ruelle Sa Felipa, je n’ai pas retenu son nouveau nom. Une fois parvenu au cimetière, j’ai longé les murets de Port-Lligat au-dessus de la maison de Dali qui surprend encore, avec ses masques du visage de Gala à la pointe des toitures. Avant d’atteindre Ès Jonquet, il m’a fallu dépasser d’autres criques : S’Alqueria Gran, S’alqueria Petita. À chaque fois, je dois rectifier l’orthographe. Je place souvent le « i » du mauvais côté du « r » : tout de même, des sonorités luso-galiciennes sur la Costa brava ! Après S’Alqueria donc, et non « après S’Alqueira », commence une sorte de concours entre la terre et la mer, où jamais personne ne gagne comme entre jumeaux fusionnés. La tramontane les tient en liberté sous caution, prête à rugir pour finir de creuser les alvéoles dans la roche, et pour terrifier les genévriers cade frappés de gibbosité. Tout au-dessus d’Ès Jonquet, à la frange de la barre au fond du défilé, une ligne de pins isolés, bossus et terrifiés, semblent chercher quelque chose par terre, le nez au Sud. Tous définitivement penchés. L’Ampourdan ne serait pas l’Ampourdan sans le vent qui rend fou.
J’ai atteint Ès Jonquet par la pointe méridionale du cap d’En Roig. Au nord, tout près, les Pyrénées basculent et posent sur les flots une grosse patte, le cap de Creus... Un rocher inattendu et biseauté, tout de lames obliques de schiste au gris blanchi, annonce la crique. Dans le pays, on le surnomme le Tailledauphins, et Pla indique qu’il assure l’inertie des eaux dans le fjord.
Le retour par un autre chemin de contrebande dans l’humidité des joncs du torrent alluvionnant la petite plage, puis dans les griffes des ronces, s’est avéré à peine moins excitant. Ma sueur doit être légère, comparée à celle des porteurs de Pain et Raisin. J’achève cette carte devant un café crème, à la terrasse du Bar Marítim de Cadaqués, précisément là où commence l’intrigue. Des enfants tripotent les galets. Le père les leur chipe en riant, et il fait des ricochets entre les barques. Je rêve qu’une mésange charbonnière se pose quelque part sur le rebord d’une fenêtre. Nous sommes engagés dans le mois de mai.
À bientôt.
Post-scriptum: nous publions aussi Les Vaincus de Xavier Benguerel (Autrement, collection "Littératures Tinta blava").
lundi 26 avril 2010
Les gisants du Lluçanès
Mercredi 14 avril 2010.
Bonjour,
Comme je vous l’avais promis dans ma dernière carte, je suis retourné dans le Lluçanès. Je l’ai fait en emportant sur place mon coursier, un Giant en carbone anthracite, tellement léger (7,1 kg), qu’il faut se méfier des vents de côté. L’air qui se précipite en moi prend une valeur inestimable. « Le rêve enfourché » dit François Soulages. Je signale au passage que la moyenne kilométrique annuelle vélocypédique des Français est de 87 kms contre 800 kms aux Néerlandais. Je poursuis de grimper un jour le mont Ventoux, et peut-être m’inscrirai-je le 19 juin de cette année à la grimpée FSGT du puy de Dôme avec sa côte à 12% sur 5 kilomètres « terrifiants ». Alexandre Vialatte explique que l’Auvergne est dotée de plus de montées que de descentes. J’ai pu en dire autant du Lluçanès en descendant de mon vélo. Je gardais une impression fausse de ma première visite : rouler en voiture est très trompeur. Il m’a fallu « sortir » parfois le pignon de 28, celui avec lequel on peut « grimper aux arbres ». Il me paraît naturel d’adopter le jargon des « cyclards » !
Achille Chavée, dont je ne sais rien d’autre qu’il est belge, a dit : « Il est poétique d’écrire simplement pour le plaisir le mot palétuvier ». Je pense la même chose du mot « chêne vert » qui me fait ouvrir à chaque fois le dictionnaire pour en vérifier le pluriel. J’ai croisé plus de chênes verts en un jour dans le Lluçanès qu’en soixante années d’existence réparties entre le Limousin, l’Auvergne et Paris. Buissonnants, feuilles coriaces aux bords épineux, ne contribuant pas pour peu au vert foncé du maquis, ils rendent en certains lieux le sol indiscernable en raison de la densité des rameaux.
À la sortie d’un virage, j’ai ressenti le même choc que celui que m’avait procuré un jour la vision soudaine de l’abbaye de Pébrac, en Haute-Loire. J’avais devant moi, sur sa butte, l’église de Lluçà. La dernière fois, j’étais arrivé par l’autre côté d’où l’effet est médiocre. À la pointe de chacun des doigts fins des vingt-deux colonnettes du cloître construit en 1160 à taille de maison de poupée, le sculpteur a passé une bague au chaton large serti de figures et d’animaux, de motifs entrelacés. C’est un enchantement. Le Prieuré de Lluçà n’a jamais abrité plus de douze moines soumis à la règle de saint Augustin, mais ses vastes possessions lui ont conféré un pouvoir important à certaines époques. Contrairement à d’autres joyaux de l’art roman catalan comme ceux de la vallée de Boí où l'on regarde des copies, les fresques du monastère sont toutes originelles, ocres pâlis commandés à l’École de Giotto et soutenant aux limites de l’exubérance une Vie de saint Augustin.
Enfant, on nous demande de regarder devant nos pieds. J’ai exercé sur place cette recommandation : la dizaine de tombes anthropomorphes protégées chacune par un verre et disséminées dans le sol du cloître et dans celui de l’église, elle de 905, exhale des murmures en latin de nature à soulever le premier mystique de passage. C’est impressionnant.
Remonté sur ma selle, j’ai songé que le Lluçanès est une terre de gisants. Quand le regard se sépare de la contagion des chênes verts ou de l’accent circonflexe d’un pont ancien ou du désordre des pins, il tombe sur de longs lambeaux de granit raboté par les siècles. On dirait des langues de pierre. Elles se répandent jusqu’au milieu des prés et, au soleil de midi, elles doivent faire de bien belles méridiennes aux lézards et des tables naturelles aux promeneurs.
Vers Prats de Lluçanès, j’ai revu le monolithe discret marquant l’ouverture de la première fosse commune en Catalogne. J’étais venu là il y a cinq ans lorsque j’écrivais Le Puzzle catalan et que je voulais en savoir davantage sur la mémoire de la guerre civile. Rien n’a changé. La terre nue de marne jaune semble devoir jaunir encore longtemps. Ici, la guerre d’Espagne ne fit que passer trois jours, au moment de la retraite des Républicains vers les Pyrénées. J’avais alors demandé pourquoi une terre aussi plane et si bien prédisposée à la culture demeurait en lande rase. Aleix Cardona, conseiller municipal, m’avait alors expliqué qu’il y avait là quelques centaines de morts que les gens des fermes enterraient le soir après les affrontements du jour. C’est un morceau de terre de silence et de tous les silences, soixante-dis ans après. Au cimetière de Santa Eulàlia de Puig Oriol, repose depuis 1940 le corps d’un déserteur du Corps français des Tirailleurs Sénégalais victime d’une chasse à l’homme dans les bois du Lluçanès où il s’était réfugié en venant du Nord. Sombre affaire d’entre les affaires sombres des hommes déplacés en tous sens. Don Pacto-del-Silencio dit de ne pas réveiller tous ces morts-là, mais sa défense craquèle évidemment.
Au fait, Henry de Laguérie, journaliste d’Europe 1, vient de m’interroger sur l’affaire du juge Garzón qui me fait penser à Z le film de Costa-Gavras. Garzón peut payer cher de vouloir réveiller les morts. J’étais descendu depuis longtemps de mon vélo. À la diffusion, le journaliste a sélectionné ce passage: "L'Espagne n'a jamais réglé ce problème. En 1977, il y a eu une Transition fondée sur l'oubli. Aujourd'hui encore, droite comme gauche au pouvoir ont un mot d'ordre qui est le suivant Ni vainqueurs ni vaincus. Les vaincus sont extrêmement frustrés qu'on n'ait pas reconnu les leurs et que des milliers de cadavres soient encore sous la terre d'Espagne non identifiés." 114 000 Républicains espagnols ont disparu sous la dictature, explique Henry de Laguérie. On entend aussi le chanteur Paco Ibañez: "Il ne s'agit pas de vengeance, mais de justice c'est tout. C'est insupportable."
On enfourche son vélo, si léger, rappelez-vous, carbone, 7,1 kilos, et on est rattrapé par les gisants. À bientôt.
mercredi 14 avril 2010
À la terrasse de Cal Penyora
Samedi 10 avril 2010.
Bonjour,
Il y a longtemps que je n’ai pas envoyé de nouvelles. Ces derniers temps, je me suis grisé de Paris, d’un bout d’Alpe et d’un coin d’Auvergne. La vie, oui, pourvu qu’elle ait du goût ! Je ne sais plus qui a prononcé ces mots, et je n’ai pas mes carnets de notes sous la main alors que, rentré en Catalogne, je vous écris depuis la terrasse de Cal Penyora, auberge située au coeur de Santa Eulàlia de Puig-Oriol dans le Lluçanès, un altiplano de transition entre la civilisation des vignes et celle des moulins.
C’est le premier renseignement qu’on m’avait donné tôt ce matin en arrivant au bar de l’établissement. Une recommandation avait suivi : poussez à cinq kilomètres jusqu’au hameau de Lluçà pour visiter la petite merveille romane, ce que j’ai accompli entre-temps! Je m’étais aussi enquis du pourquoi d’inscriptions relevées ici et là, une fois qu’on a lâché la plaine de Vic et qu’on a pénétré dans les limites de ce terroir. Le Lluçanès revendique le statut de « comarque », subdivision territoriale à rapprocher de notre arrondissement départemental voire de notre canton. Mais les peintures s’usent et les banderoles se détendent. En vérité, le pouvoir régional planté à Barcelone, à cent kilomètres, s’en fout comme de l’an quarante et il laisse les murs bégayer leur clameur. Ne saurait-il prôner l’autonomie que pour lui-même ?
Ancienne terre de transhumance et toujours terre d’agriculture, le Lluçanès est un beau corps sculpté par une lenteur rêche dont l’avenir est davantage à la chambre d’hôte qu’au tracteur, mais son silence n’est pas impitoyable comme celui de la Creuse, peut-être à cause d’une rose des vents de Tramontane à Levant. Vous aimeriez. À l’instant où je vous écris, Santa Eulàlia sacrifie son samedi à des minutes qui font beaucoup plus de soixante secondes chacune et aux enfants léchant des glaces. Si l’on passait derrière les maisons, on verrait la neige oubliée sur les Pyrénées et l’on se surprendrait de l’avoir si proche alors qu’on marche sur une croûte ocre presque aussi craquelée que celle du Tarragonais.
En ce moment, l’air est un peu frais sur la terrasse de Cal Penyora, et l’envie monte en moi de me transformer en piéton du Lluçanès. J’en saisis la cause : de ma chaise, on n’échappe pas à l’horizon enfermé dans un point de lumière au bout du corridor formé par l’unique rue. Les villages catalans sont ronds de se blottir autour d’un toit d’église romane ou de château médiéval. Par son étirement, Santa Eulàlia contredit cet esprit de couronne. Il est écrit dans son extrait de naissance qu’il n’eut d’autre raison de vivre que d’abriter intra muros pour la nuit les défilés de moutons. Un point d’eau, une maison, puis deux, puis trois, puis quatre, et toujours en suivant le fil de la transhumance...
Bien de nos écrivains, Antoine Blondin le premier, ont poursuivi en vain le rêve de passer derrière un comptoir, ne serait-ce que pour observer le monde depuis cette position. Ramon Erra, auteur de En dénouant le mouchoir, un roman témoignant d’un imaginaire extrêmement fertile, y est parvenu à Cal Penyora par un simple fait d’association familiale, un phénomène dont la ruralité catalane est vertébrée. Chaque matin, Ernest, le père, allume le feu dans l’âtre ce qui vaut aux clients une saine application de tomate sur les tranches de pain brunies. Emilia, la mère, fait monter les saveurs du sanglier et de l’oie quand elle ne grille pas un lapin dans un buisson de farigoule.Teresa, l’une des filles, est préposée aux desserts et elle roule comme personne les « bras de gitan » dans lesquels elle emprisonne une crème jaune pâle. Sa soeur Àngels pilote énergiquement le service. Faussement placide, Ramon Erra est au percolateur. Ses yeux crépitent : chaque conversation représente probablement le sujet d’une nouvelle qu’on ne lira jamais mais on imagine que des bribes arrangées viendront se suspendre au balcon de quelque intrigue. Nous avons parlé. Nous reparlerons. Les terroirs sont des commodes dont on ne peut pas ouvrir d’un seul coup les nombreux tiroirs. Au passage, averti de mon nom, il m’a trouvé un ancêtre bien peu recommandable: un Tarragó du XVIIème siècle qui, appelé par les communautés villageoises du Lluçanès, déterminait si la malheureuse désignée était ou non une sorcière. Si vous passez par là, arrêtez-vous à Santa Eulàlia de Puig-Oriol, ça vaut cent Lloret de Mar et deux cents Saint Cyprien.
Il m’est tout à fait impossible de poursuivre. Un « xató » m’attend près de l’âtre : c’est de la scarole agrémentée de morue douce et prise dans une sauce fauve où l’ail, l’amande et la noisette ne sont pas les moins perceptibles. J’aurais aimé vous parler de l’église de Lluçà, des petits chênes verts disséminés autour des tables granitiques concurrençant les grès fragiles. Ce sera pour une autre fois. Il est à peu près sûr que je reviendrai. Uror et in montes flammata mente revertor (Je brûle et je retourne dans les montagnes l’âme en flammes). C’est tiré de Pétrarque et relevé dans la Correspondance de Cingria que j’ai emportée avec moi. Notre Genevois conclue parfois ses lettres par un tibi et vale. Je fais de même.