mardi 18 octobre 2011

Le Morvan, Vercingétorix, La Hulotte et Mitterrand


Le mont Beuvray, dimanche 9 octobre 2011.

Bonjour,

Dans l’une de ses chansons, Raimon explique comment, en Catalogne, la pluie ne sait pas pleuvoir. À l’inverse, celle du Morvan manifeste un sacré savoir-faire depuis mon arrivée, il y a deux jours. Au bout d’une heure, quand on n’est pas d’ici, on fronce les sourcils, on maugrée un peu, on cherche le premier abri. Tandis que l’autochtone, né sous le signe des cumulus, ramène la capuche sur le front et marche imperturbable vers son porche. Je comprends l’autochtone. J’ai connu dans un passé auvergnat des orages automnaux obstinés. Les brouillards bloqués dans les fonds de vallée descendent jusqu’aux socquettes. Plus sympathiques sont ceux qui se fixent au-dessus de l’Allier. On scrute le mieux ces écharpes de tulle depuis le promontoire de Gergovie, où la statue de Vercingétorix rappelle la fameuse bataille. Il n’est pas saugrenu d’évoquer le chef gaulois au pied du mont Beuvray. L’élévation abrita la cité de Bibracte où notre Père à nous tous petits Français, réalisa l’unité des tribus gauloises face à César.

Je reviens à Raimon et à sa pluie catalane qui ne sait pas pleuvoir. Je le comprends aussi. Nous devons être quelques-uns, les jours de tempêtes ronflantes, à prendre le premier métro vers Barcelone centre, station Jaume 1er, afin d’écouter le fracas organisé par les gargouilles giflant les dalles qui entourent la cathédrale de l’antique Barcino. « La pluie, on en a besoin » vient de dire, à la manière du Sage, l’écrivain Jordi Puntí, rentré mouillé d’une ballade sans imperméable sur le mont Beuvray. Puntí a parlé comme un homme qui revoit ses vacances d’été. La formule est d’Alexandre Vialatte. Ce dernier a écrit qu’octobre « est le vrai mois des bilans », « le moment de ramasser les feuilles mortes alors que le hêtre s’est rouillé ». Puntí a essuyé trois petites gouttes à son front, puis il a regardé par la vitre persévérer les ruissellements. C’est l’heure des vêpres, un ordre de mousson aimable règne sur le Morvan : la terre buvarde, les fougères naines oscillent, le dos des Charolais vire au blanc de craie, les espèces discrètes comme clandestines sont à couvert dans les haies. Jordi Puntí quitte les lieux. Nous avons conversé ces deux jours avec des amoureux de la lecture. Nous nous reverrons au sec, à Barcelone.

Je songe à la Somme. Comment agissent sur elle les mouvements du ciel ? En effet, j’ai croisé en venant, du côté de Bourbon-Lancy, ses berges tranquilles jardinées naturellement à l’anglaise comme la shakespearienne Avon. En découvrant son nom, j’avais sursauté. Jusqu’à présent, je ne connaissais de Somme que picarde. Continue-t-elle dans les conditions du moment à tortiller à menus méandres et à répartir une harmonie enjôleuse ? Je fredonne l’air de Famous blue raincoat. Entre Leonard Cohen et harpes de pluies, s’intercale un Morvan prenant le pouls de la terre. Il me faut impérativement la fouler.

... C’est fait ! Je rentre du crépuscule du mont Beuvray sous les hêtraies. Je me suis souvenu que dans les années 70, nous étions abonnés à une revue artisanale élaborée dans les Ardennes. Elle se nommait La Hulotte. Avec ses textes condensés et ses croquis minutieux, elle apprenait aux citadins émigrés dans les campagnes à se familiariser avec le corbeau, avec la loutre, avec la fouine, avec le chêne, avec l’ormeau ; à pénétrer par le trou de la serrure dans les haies serrées des bocages alors maltraités par les pelleteuses du remembrement rural. Des paysans en souffrance se couchaient en travers des machines... La Hulotte n’aimait pas beaucoup le hêtre, principalement parce qu’il est réfractaire au gui. La Hulotte se laissait aller parfois à la tentation poétique. La Hulotte considérait aussi que le hêtre ne laisse guère de chance de survie à ses confrères. Son argument était en gros le suivant : le hêtre file droit en colonne vers le ciel, parvenu au plus haut il étale son branchage, il empêche le soleil de passer, les voisins du dessous dépérissent. La Hulotte, « le journal le plus lu dans les terriers », jugeait ce comportement inélégant et injuste. J’ai marché sans a priori sur les frais tapis de feuilles sang foncé et or brun des hêtraies majestueuses. J’ai éprouvé un plaisir quasiment thermal. Subissant l’attrait d’autres horizons de la réalité que ceux de La Hulotte, je me suis approché des chantiers des fouilles archéologiques qui alimentent le cordon ombilical avec le passé celte. Demain, l’ancienne Bibracte sera un peu plus mienne. Vincent Guichard m’a promis une visite du musée qu’il dirige au pied du mont Beuvray. Je saurai sans doute mieux comment les Gaules devinrent romaines. Anne Flouest, son adjointe, géologue et paléoclimatologue, doit nous concocter une soupe gauloise ! S’engager sur les ponts lancés par d’autres tient l’esprit en haleine.

Est-ce que la paléoclimatologie révise les variations climatiques de la politique ? Le sujet mériterait un colloque en chandail humide. Alors que je marchais sur l’humus cachant peut-être dans une couche inférieure un chaudron gaulois, un hêtre bordé par une roche grise a murmuré « Mitterrand » ! Il convient de se rappeler que le Président voulut se faire enterrer sur le mont Beuvray. Des aléas administratifs l’en empêchèrent. Je n’ai pas cherché le bois de Mitterrand. Je me suis rappelé combien la forêt et les prés consolaient certains hommes politiques de la fureur de l’ambition. N’en fréquentant plus, je ne sais pas si ceux d’aujourd’hui éprouvent le même besoin de compensation. J’ai imaginé les chaussures de Mitterrand dans la gadoue des fermes, par exemple au hameau « Le Poirier au chien » tout proche. Le nom est si gracieux. Il flottera encore en moi pendant plusieurs jours avec celui de la Somme. Dans ma Corrèze natale où un autre Président crotta abondamment ses chaussures lui aussi, un jour j’avais noté sur la route de Vigeois le joli nom de Gratterogne. Science fruitée que l’onomastique !

L’éternité avait beau tomber en averse sur le mont Beuvray, je n’ai pu m’empêcher de penser, à cause de Mitterrand, à l’une des images savoureuses du Cahier des dissonances que je remplis de temps en temps. On voit François Mitterrand et Michel Rocard en forêt. Mitterrand est dans son habit de campagnard aguerri. Rocard fait la tête du gars descendu en coup de vent de sa propre hauteur de vues jusqu’à la rue des Écoles chez Le vieux campeur. « S’il vous plaît, une tenue de randonneur ! » Comme on est ! La plénitude hurlait (j’emprunte à Pentti Holappa dans Les mots longs car c’est exactement l’effet qui m’a été offert tout à l’heure) et voilà que je me laissais distraire par le saugrenu dérisoire d’un célèbre coup monté.

Le Poirier au chien, la Somme, Gratterogne... J’aime aussi le nom de la pie bavarde, habitante du mont Beuvray. C’est pourquoi je me tais.

À bientôt.

samedi 3 septembre 2011

E Marylin... E Fellini...


Torino, mardi 23 août 2011,

Je suis redescendu vers le Pô. Sa léthargie perdure. Une absence de destin continue de recouvrir sa peau. Son maquillage est du vert sombre des grosses olives servies au déjeuner, les Bella di Cerignola ! Moins subtiles que mes Arbequines catalanes de la taille d’une petite bille, ces madones charnues font durer le plaisir. Sur la berge, je n’ai croisé que quelques piétons égarés. J’ai trouvé qu’il y avait trop de vides devant moi, alors, comme en ce moment un petit volume sur Degas m’accompagne, j’ai inséré Femmes se peignant sous des saules pleureurs du fond de la promenade. Puis j’ai esquissé l’hypothèse d’une désunion entre la cité si pimpante et le fleuve si las. Absurde. Août est, par excellence, un mois faussaire. Les données changent partout, sauf dans quelques cantons de Creuse et de Haute-Loire. Bref, ce n’était pas le bon moment pour imaginer des glissements aux chandelles de quelque Casanova, des évanescences diurnes sous les barques, donc un esprit du lieu. Peut-être qu’en revenant en janvier... En conséquence, j’ai pris congé du Pô.

En remontant le Corso Vittorio Emmanuele II, j’ai croisé un trio de buveurs britanniques pragmatiques. À côté des chopes presque vides attendaient des chopes pleines. Avançant, j’ai entendu une cloche dont j’étais bien incapable de situer la provenance en raison de la faible consistance de l’écho. M’est revenue aussitôt la légende qui courait au Moyen-Âge à propos d’une cloche de Rocamadour. Sur ce massif de foi perché loin dans les terres, la fameuse cloche sonnait dès qu’un bateau se fracassait sur les côtes de France. Devant une dalle digne d’une cathédrale marquant l’entrée d’une simple paroisse, j’ai cessé d’envisager ma destination vers quelque terrasse de café sous les arcades, car une petite dame très brune, à la fois boulotte et inquiète, en sortait à pas bien abrégés : Oedipe sur ma route ? Je me suis inventé de retourner chez Fiorio avec elle pour la combler d’une glace des glaces, la « fiorio » à 6,50 € avec sa chantilly. Cette apparition et cet écart de pensée m’ont fait changer mon cap. Bientôt je poussais les portes du musée national du Cinéma.

Ils devraient placer une ouvreuse dans l’entrée avec sa lampe dans une main, son autre main ouverte aux pourboires, comme au Rex sur mon grand boulevard de Brive qui tourne sur son cercle de platanes. Pour le reste, la démonstration est merveilleuse. Dès avoir pénétré dans la salle des ombres chinoises, la question ne se pose plus si l’on a bien fait d’opter pour le Piémont plutôt que pour Mandragore. On est au coeur d’un univers indépassable. Je n’ai rien photographié, mais j’ai bu une quantité inconsolable d’images, debout ou allongé dans un fauteuil étrangement basculé. La scénographie est tout de cascades dans la coque évidée d’une tour vertigineuse, la Mole Antonelliana, symbole de Torino. Elle aspire les sens. Je me suis souvenu d’une amie à Paris qui appelait : « On se fait une toile ? ». Elle détenait l’exclusivité de cette expression devenue agréable. En revanche, j’ai éprouvé de l’agacement devant une vitrine contenant un bracelet, un bustier et des talons hauts de Marylin. Encore le corps de la reine blanche, toujours le corps, rien que le corps. Et flûte ! Confrontés à ma lecture récente de ses écrits, poèmes et lettres témoignant d’une âme sismique, ces trois moignons de souvenir me sont apparus inappropriés, et même injustes. Elle disait à propos de Goya et ses démons : « Je connais très bien cet homme, nous avons les mêmes rêves, je fais les mêmes rêves depuis que je suis enfant. » Je n’ai jamais vu de regard plus subjugué que celui de Marylin devant La petite danseuse de 14 ans de Degas exposée en 1956 à Los Angeles. Cette image s’est gravée en moi. Je dois avouer que je serais moins précis sans deux de mes carnets dans la sacoche et mon Degas Illustré. Ainsi je peux vous dire que la statue de bronze avec tutu fait 99 centimètres. Nous l’avions « touchée » cette année à Barcelone lors de l’exposition Degas devant Picasso.

Non loin de là, deux miracles : le chapeau et l’écharpe rouge de Fellini ! Une puissante émotion s’est emparée de tout mon être. Si Truffaut m’a consolé du noir et blanc de mon enfance, Fellini m’a donné un grand coup de tête. Il a changé les dimensions de l’écran. Simenon dit de Fellini qu’il introduit le fracas dans le cinéma. Tout est dit. J’ai relu un extrait d’une lettre de Simenon à Fellini, décidément mes carnets sont une aubaine : « Je vous imagine au sommet d’un précaire échafaudage, comme Michel-Ange sous le plafond de la Sixtine ou Shakespeare sur des tréteaux fragiles, Jupiter tonnant ou Roi Lear déclenchant « le bruit et la fureur » devant une foule grouillante. »

Il ne me reste qu’à vous saluer depuis ma petite table de l’hôtel Genio à l’oblique de l’hôtel Roma dont je vous parlais l’autre jour. Pavese... Mon balcon parmi d’autres balcons donne sur la cour intérieure de la bâtisse. Un homme en maillot de corps blanc range en ce moment même un tuyau jaune derrière une rangée de pots de terre. Je dois abandonner la chambre dans une heure. Je ne lâche pas l’homme dont j’ai fait un prolo de la Fiat mais il vient de disparaître derrière la porte-fenêtre. Pour où ? Ça fait un clap de fin comme un autre. Certes, il y avait eu la fille devant les colonnes de Via Roma avec un sac décoré d’une tête de mort et dont je n’avais pas voulu voir le visage... Mais va pour l'homme au maillot de corps blanc.

À bientôt.


dimanche 28 août 2011

Torino est une fête

Torino, lundi 22 août 2011.

Si je devais, à l’instant, faire cadeau d’une ville, ce serait Turin. Je m’y trouve. Je vous enjoins de ne plus dire Turin mais Torino. Essayez Turin !, maintenant essayez Torino ! Le sourire vous vient. Je suis à table. Au menu, tagliolini neri con gamberi e pesto. J’ai trouvé que l’intitulé pinçait la lyre de l’esprit gourmand. Si vous arriviez à l’improviste, vous craindriez peut-être la couleur noire dans l’assiette blanche, mais je vous encouragerais « n’hésitez pas ! c’est un délice ». La rue Conte G.Bogino a épinglé un nombre respectable de librairies à sa boutonnière. Avant de la traverser juste à hauteur du restaurant, j’ai exploré les tables de chez Comunardi. À ce nom sans équivoque, le temps de chez Maspero rue de La Huchette s’est aussitôt posé sur mon épaule. L’homme qui régente le lieu parle le français ; tout comme la gérante du restaurant, taches rousses sur la peau cuivrée, petite robe d’été fleurie sur la respiration sucrée d'une courte échancrure. Je n’ai pas eu à réclamer une Fiat 500 bleu pervenche dans le décor en lisière de terrasse. En voici une, elle pile, puis créneau, puis portière, puis lunettes noires, non, ce n’est pas La Cardinale mais comme toute rue d’Italie égale cinéma on prête à la dame qui descend un destin romantique. Avant de venir, quatre sèves seulement j’appariais à Torino : Fiat, donc Giovanni Agnelli, la Juve donc Michel Platini, les Jeux Olympiques d’Hiver de 2006 donc les Fiat et les Vespa de la cérémonie d’ouverture, enfin Le métier de vivre donc Cesare Pavese. Je suis hébergé en face de l’hôtel Roma où l’écrivain s’était donné la mort. Je suis décidé à lire en rentrant La maison sur les collines. La façade de l’hôtel Roma regarde d’oblique celle de la gare de Porta Nuova. On croirait, décanté par un architecte des grands travaux, un éventail de nacre richement ajouré comme ceux que Goya met aux mains des gentes dames de la cour. La façade avale l’entour par son prestige. L’envie de téléphoner à mes enfants m’a pris afin de leur rappeler le point d’or de leurs goûters anciens : Nutella. La marque appartient à la carte patriotique de Torino. J’ai été tenté de rapporter à chacun un pot de cinq kilos aperçu dans une vitrine. J’ai diminué le poids de l'intention. On éprouve sans remords des frissons de chocolat aux quatre points cardinaux de la ville, en particulier chez Florio sous les arcades, devant chez qui une dame assise sur une chaise devant un petit étal lit les cartes à une jeune femme perdue dans un regard de prière. C’est très étonnant de voir comment la jeune femme écoute obstinément à même le sol. Au camp, Desnos lisait les lignes de la main de ses compagnons pour qu’ils croient en l’avenir malgré le four crématoire. Suivant une recommandation visant le Florio, j’ai approché les lèvres d’une tasse de gianduia, puis tasse reposée, trois débordements de petite cuiller ont taché de marron La Stampa et traversé deux pages jusqu’à un article sur Berlusconi flattant la Lybie nouvelle. Mon départ est imminent et je ne saurai pas comment la pluie éclabousse les chevilles sur les pavés et sur les dalles impressionnantes des trottoirs. On pourrait tenir autour de chacune une vraie tablée. Avec tous ces interstices, descendre jusqu’au Pô en talons aiguilles doit s’avérer délicat. Le Pô est gravé dans la mémoire de l’école primaire. Résumé de gosse : la riche plaine du Pô traverse l’Italie, la botte italienne shoote dans une île. Sous les ponts, le Pô flâne, sans ambition, le courant ? Couleur de sieste. Sur une berge, un Garibaldi haut, grand et fort : le « père de la patrie » célèbre avec les Turinois l’anniversaire du risorgimento, 150 ans d’unité italienne, le mouvement est parti du Piémont, débauche de calicots vert-blanc-rouge. J’ai été tenté d’acquérir une belle gravure anglaise sur laquelle deux anges malins tiraient chacun de son côté le soufflet d’un accordéon diatonique, mais j’ai renoncé sagement. L’antiquaire de la Via San Tommaso m’a montré trois lettres de Napoléon, je lui ai répondu que je n’éprouvais pas de ferveur particulière pour l’Empereur. Alors nous avons parlé de la Juve et de Omar Sivori, mon idole quand j’avais douze ans. Je me serais alors damné pour Sivori et pour reproduire ses entrechats à l'approche de la cage des buts. L’italo-argentin jouait les bas baissés. Je jouais les bas baissés. Le marchand a d'abord paru très surpris qu'un étranger..., puis il a souri, puis il a corrigé mon accent : « Sívore ». Au milieu des parchemins, des gravures et des peintures, je lui ai raconté comment, afin d’entrer pleinement dans la peau de Sivori-Sívore, je devins pour toujours gaucher de la jambe à force d’heures, de journées, de semaines d’obstination, pilonnant d’un seul pied et de mon ballon de cuir rouge un mur dont le crépi décramponnait régulièrement. J’ai pensé que je devais arrêter bientôt ma petite histoire. Conséquence de ce transfert d’habileté, mon pied droit ne produirait plus que des shoots de pinson. Après ce dernier détail, le marchand et moi nous sommes quittés avec chacun un sourire de cordiale bienveillance. Je suis sûr que son père lui avait parlé de Sivori-Sívore. C’est de la main droite que je vous écris en vous souhaitant mille bonnes choses.

vendredi 19 août 2011

Au Descartes

Paris, août 2011.

Des cent plaisirs offerts par Paris au mois d’août, l’un colle tout à fait au souffle légèrement endormi qui circule dans les rues. C’est celui d’un Sancerre au ton ambré dégusté à la terrasse du Descartes. Aussi certain que Dieu n’entre pas dans mes plans, la petite bande du trottoir qu’elle occupe favorise l’indolence. Elle épouse un angle, ce qui donne des perspectives différentes à tout homme qui s’assoit là. Des chaises cannelées et des tables lourdes sont l’héritage du Descartes sous Mitterrand. Chaque époque est accolée à un Président, mais on se fait mal à l’idée qu’on est train de parler du Descartes sous Sarkozy. Ce chez-soi en plein air se trouve tout en haut de la rue Cardinal-Lemoine, à l’angle formé avec la rue Thouin. L’état de flânerie vaut autant pour le trottoir que pour le bitume. Pratiquement orphelin de voitures depuis le premier jour du mois, il dévale vers la longue oblique de la rue Monge. Les vélos ont un peu de mal dans l’autre sens. Figures nouvelles entrées dans le champ de vision par la gauche, un jeune homme, et avant même qu’il soit plus tard, une jeune femme, étrangers tous les deux, débouchent de la laverie automatique. Un paquet de linge sec leste leur silhouette. La Sorbonne donnerait-elle des cours d’été ? Figure, elle, ancienne, madame F. interpelle avec virulence les habitués du Descartes depuis sa fenêtre au premier étage en face. Bientôt madame F. n’est déjà plus dans ses rideaux au gris de nuage maussade. Elle est sous leur nez avec ses cheveux de filasse. Les habitués la rembarrent au moment où elle dépasse les bornes, alors elle s’éloigne mais pour revenir vite et cependant calmée. Les habitués renouent maintenant avec elle : quelqu’un s’inquiète de savoir si cette cousine courte d’esprit n’a pas oublié de déjeuner. À cette heure de l’après-midi, Le Parisien est très chiffonné, il a même perdu de l’encre. Ses pages des faits-divers sont passées par trop de mains. Un petit chien au pelage noir et blanc se frotte contre le pli des pantalons et les chevilles des petites Parisiennes vives et intrépides rassemblées autour d’un café. Elles vont au plus économique. Les unes rentrent de vacances, les autres vont partir. Elles sont aux portes de l’Université. On capte la teneur des conversations, on suit les mouvements du stylo d’un parieur devant la page des Courses avec le sentiment de ne rien voler. Oui, ce Paris-là, populaire et cordial, subsiste dans certaines poches de la capitale, sinon tout ne serait qu’injure adressée au passé.

Le Descartes se trouve précisément au 70 de la rue Cardinal-Lemoine. Au 74, une plaque évalue le séjour d’Hemingway au troisième étage : un an et demi. C’était un appartement « à l’infime loyer » ( dans Paris est une fête, l’ouvrage est ressorti récemment dans une édition augmentée). Au pied du même immeuble, la librairie Les Alizés fait le négoce de ses oeuvres, y compris en anglais, car il n’est de jour sans Américain poussant la porte. Les plaques aux façades sont les rétroviseurs sur une époque dont on a oublié le nom du Président : en regardant au 71, on apprend que James Joyce acheva Ulysse ici même, chez Valéry Larbaud. Emportée par sa confusion, Madame F. s’engouffre parfois dans la rue Rollin. Elle en ressort si rapidement qu’on n’imagine pas qu’elle ait eu le temps de pousser jusqu’où vécut Descartes. Pourtant, il suffit de trois pas pour lire sur cette autre façade : « Me tenant comme je suis, un pied dans un pays et l’autre en un autre, je trouve ma condition très heureuse en ce qu’elle est libre. (Lettre à la princesse Élisabeth de Bohême, Paris,1648) ». Il y a quelque vingt ans, un avocat de Clermont-Ferrand irrité par ce qu’il nommait l’abus de plaques en avait fait poser une sur sa villa du centre-ville : « Ici n’a pas vécu Victor Hugo. » Autour du Descartes, on n’y songerait pas un instant. Quand une jeune femme en simple marinière et zélée avec son compagnon commande un Armagnac pour deux, « le plus vieux » demande-t-elle, le fantôme de Jean Seberg détourne de la demi sieste ou de la lecture. Oui, un air de commodité souffle sur ce bout de trottoir. On venait de L’Épée de Bois, le cinéma au 100 tout rond de la rue Mouffetard, on avait traversé le cercle de la place de La Contrescarpe pleine jusqu’aux narines. Vingt mètres plus tard, dans son dos, on avait abordé le Descartes où deux cinquantenaires, lui avec l’accent portugais, elle avec l’accent de la Montagne-Sainte-Geneviève, racontaient leur mariage tout frais, elle avec des papillons d’amoureux de Peynet dans la voix. Madame F. ne tarderait pas à vitupérer à la fenêtre d’en face et les demoiselles intrépides ébruiteraient leur papotage sur deux tables rassemblées.

dimanche 19 juin 2011

La Rioja avec un «r» et un «j»

Santa Maria de La Piscina, jeudi 9 juin 2011.

Pour les chasseurs de sons chauffés à blanc, l’Espagne est une aubaine. La langue des rues télescope les réverbères. Quand on franchit leur seuil, les bars causent en toquant les verres humectés par l’écume des bières fraîches. Battait tout à l’heure le tempo du « tapeo » dans un établissement de Laguardia. Le « tapeo » n’est pas un claquement de semelle, mais l’art du grignotage vespéral. Quand cette gastronomie minimaliste avance, les saveurs suspendues aux couleurs, chacun double alors les postes en son palais. Stimulé par les petites rations, chacun parle ; peu de questions, surtout des réponses... Le hourvari chevauche le zinc rutilant, les rangs se resserrent devant les tapas de poivrons et d’anchois, de thon fondant et de boudins courts.

Comme le lieu se prêtait à la pédagogie bien davantage qu’une classe, mes compagnons amusés ont tenté de prononcer le mot Rioja avec le juste accent. La Rioja est l’endroit où nous nous trouvons. Province espagnole la moins peuplée, cernée par le Pays basque, la Navarre, la Castille-et-Leon et l’Aragon, c’est un terroir qui semble avoir le caractère facile. Nous sillonnons ses routes depuis hier. Rien n’est loin. Le tutoiement des paysages est constant. La Rioja mesure à peine trois confettis et elle parle comme elle respire la langue du vin. Pour qui n’est pas un locuteur natif ou pour qui n’a pas fréquenté Lorca en compagnie de quelque Alba pointilleuse sur l’accent, le « r » roulé et le « j » frotté en sortie de gorge, ouvrent de sacrés nids-de-poule dans l’Avenida de la Pronunciación. Je me suis amusé des difficultés de mes compagnons, et j’ai alors pensé sans raison précise au « o » tiède de l’Ebro que nous venions de croiser : Èbre si long et que je n’imaginais pas si lent si loin de son embouchure de rizières entre Catalogne et Pays valencien.

Hier, le ciel avait boudé sur les toits d’Ezcaray, dans la partie montueuse. Depuis ce matin, en plaine, le soleil nous prend par l’épaule et tout devient beaucoup plus placide, à commencer par les vieilles façades de Haro. Du piton occupé par le village, il n’y a que des vignes à bombarder du regard. Du promontoire, l’immense palissage vous tient captif. Une route s’enroule autour d’une colline, puis se perd dans les mers de vignobles. Bien sûr, devant ces fraîcheurs neuves, j’ai revécu en souvenir les coteaux de Saint-Émilion et les plats de Sauternes en venant de Langon. La patience de la terre fait bondir le coeur ici aussi, un air cossu se déprend également des chais mais sans atteindre ce point de noblesse pâle et hautaine que les Girondins des Crus maintiennent au-dessus des secrets de famille.

Demain, je vous décrirai le parfum des « bodegas ». Jusqu’à présent, nous n’en avons visité qu’une, à Cuzcurrita. Je m’émerveille lorsque la langue fait des roulis doublés. Et puis ce « z », exigeant que la langue pointe vers le dehors entre les incisives ! Mes compagnons patinent. Je leur conseille cette ritournelle où, ça tombe bien, il est question de tailler la vigne : Podador que podas la parra/¿qué parra podas?/¿podas mi parra o tu parra podas?/Ni podo tu parra ni podo mi parra/que podo la parra de mi tío Bartolo.

Plus perfide est le prénom Jorge ! Passons. L’accent, c’est l’agent trouble. Chez Casa Antonia, toujours à Cuzcurrita, un retraité planton d’une des six tables m’a dit « Vous êtes catalan ! », quand à Barcelone on m’envisage parfois de la Catalogne Nord, autrement dit de Perpignan. Par réflexe, je me réclame de Brive mais c’est comme si je voulais introduire en Ibérie un vocable lapon.

Je trouve une sorte de délectation dans le puits du langage, et une sûre mesure devant toute église au roman inaltéré. Dans cet ordre-là de l’art, Santa Maria de La Piscina, parure à l’écart des routes, est ce que La Rioja produit de plus ajusté au sentiment de pélerinage. En lui tournant autour, je lui murmurais « tu es la sentinelle des vignes » et j’imaginais pour elle un rôle de veilleuse dans le soir à venir.

Je vous salue depuis mon âme habillée de pied en cap de Rioja.

jeudi 28 avril 2011

Goûts de glycines

Saint-Maurice-ès-Allier, 15 avril 2011.

Bonjour,

Emily Dickinson nous enseigne que « la vie, c’est la mort avec des longueurs ». Raide. Cette affirmation de la poétesse anglaise dont l’oeuvre embrasée doit se lire à travers le vers « Oses-tu voir une Âme en incandescence », végétait au fond de l’un de mes carnets. Durant tout une époque, je me suis glissé dans la poésie d’Emily Dickinson. Son tesson coupant a réapparu ce matin sans tirer la sonnette, au moment où je photographiais la glycine de mes amis de Lissac. J’allais les quitter. Toute glycine m’inspire des désirs de langueur. En vous écrivant depuis une table d’auberge, je ne sais envisager que l’effet d’une association sonore entre deux mots pour expliquer le retour inopiné de Dickinson sur le fond frais de perles mauves. Longueur, langueur...On aura probablement raison de ne pas accepter mon explication. Il existe en tout une « arrière-histoire ». René Char le disait à propos de ses poèmes.

Allons au doux. J’ai vécu tout un temps à trois pas de cette glycine en cascades, derrière des volets en bois vermoulu dans lesquels les lointains propriétaires avaient fait découper un coeur. J’en avais même planté une dans un angle particulièrement ombré. Elle était, elle paresse toujours à cet endroit, préservée du soleil, même au mitan du jour aux minutes où le soleil assène tout son plomb sur les tuiles romanes. L’ancien garde-champêtre de Saint-Maurice s’asseyait dans une autre ombre proche. Dans le village, on l’appelait Le Zézé. Le Zézé proférait régulièrement des vérités. Depuis son banc de bois grisé par les intempéries, et alors qu’on ne pensait qu’à goûter la volupté des ombres, je l’avais entendu dire dans la touffeur de l’été : « Tout d’suite, ça fait des après-midi longues comme des semaines. » Quand j’observai son allure constamment mesurée dans la rue en pente, je songeai immanquablement au mot inoubliable de Jules Renard : « Le paysan, cet arbre qui se déplace. »

Au fond, je n’ai jamais aimé tout à fait vivre dans des villages trop proches des villes, essentiellement parce qu’ils abritent des communautés réduites aux aguets : celles des rurbains, parfois plus redoutables que celles des paysans qu’elles sont venus remplacer. Fort heureusement, l’instinct du paysage sauve tout village maintenu dans l’obstination de la terre tranquille. On y reçoit des perfusions de nature. En venant de Paris, dans l’avion plongeant sur le damier de la Limagne avec Vichy dans le lointain, des carrés jaunes incrustés dans le vert signalent immanquablement avril. Empreintes du colza. Secousse oculaire. Le pimpant mimosa fiché en février dans les talus de Collioure sourit du même éclat. En atteignant Lissac et Saint-Maurice, deux corps pour une même commune d’Auvergne, les murs d’arkoze, grès friable au jaune de Toscane, confirment la nouvelle. Surlignés par les glycines noueuses au bois noir et sec, ils déclarent alors le printemps infaillible. Les grappes mauves pendent comme linge frais étendu dans le frémissement de l’air. Au nez de chaque grappe, une bouffée de miel. Dans le feuillage, des secrets d’ombres aussi graciles que ceux des corsages blancs en coton brodé.

Je possède un ourson de couleur mauve de Jean-Charles de Castelbajac. Le couturier venait alors de créer son manteau culte entièrement composé de nounours. Je crois bien qu’on peut l’admirer au musée Galliera. C’est précisément la même teinte qui pendait à la fenêtre de ma chambre ce matin. C’est quand j’ai été pris de l’envie de tirer sur un fil pour allumer toutes ces lampes de la Nature artiste tout en cliquant image, qu’ont surgi Dickinson et son tranchant désarroi. On n’est jamais tranquille. Je lui en ai voulu. D’accord Emily, mais plus tard, ou alors un autre jour ! Tenter de troubler cette aurore ! Avant de partir, j’ai jauni une épaule contre l’arkoze nue et granuleuse des granges, sauvé un brin d’herbe entre les galets de la cour, et ramené le regard vers les orgues mélodieuses de la treille endimanchée. Langueurs et secondes longues comme des minutes. Dans mon treizième arrondissement de Paris, j’ai une rue des Glycines. Sous les ciels métalliques d’Île-de-France, le mot recouvre seulement une nostalgie.

vendredi 25 mars 2011

Le bal du bleu et blanc


Bessans, vendredi 25 mars 2011,

Bonjour,

La montagne ignore qu’on est vendredi et que ce qui importe pour qui va la quitter demain recommence à se trouver ailleurs. Durant toutes ces journées de présence, le grand bleu et le grand blanc sont restés enlacés. C’est le dernier après-midi et la langue de glace de Charbonnel continue de vouloir gober les lointaines fumées des avions qui passent. Nouveauté, et comme l’annonce de la fin d’un cycle, il est devenu soudain facile, en quarante-huit heures, à cause du soleil de plomb et de l’explosion du printemps, de saisir la différence entre un adret et un ubac. Dans la haute vallée que ferme Bonneval-sur-Arc, le Sud et le Nord séparent leurs couleurs. Maintenant, on distingue les sinuosités de la route vers l’Iseran alors qu’en face le serpent des skieurs s’imprime toujours dans le blanc souverain encore inaltéré. À l’adret, la couleur mentholée des cascades danse avec le brun de la terre en train de reconquérir sa visibilité. De ce côté-ci, on en a fini avec les avalanches. À l’ubac, elles menacent encore. Au milieu, l’Arc encaisse sans cesser des dividendes en eau pure. Il semble que rien ne puisse censurer la beauté du monde. Je viens ici parce que le ski de fond est dans son pré carré jusque tard dans l’année: les températures nocturnes plus basses qu’ailleurs figent la neige, et l’altitude de 1700 mètres au clocher de l’église assure une densité inespérée d’oxygène. L’idée du plaisir court sur le plateau, dans les petites forêts et dans les échancrures perpendiculaires où s’enfoncer jusqu’à des points de solitude extrême, mortifiés de hameaux abandonnés.

Certes, on ne se sépare pas comme ça de l’humaine condition. Mercredi, au bout d’une bonne suée jusqu’au val de L’Écot, sublime plat ouvert aux vents servis par l’Italie, je grignotais un Petit Lu assis sur les troncs d’une passerelle quand deux dames me ramenèrent dans un couloir du monde. L’une: “Il faut bien qu’elle assume”. L’autre: ”Il avait peut-être envie d’un enfant”. La première: ”De toute façon, avec ses 630 000 euros.” La deuxième: “Ah oui?” Je ne pouvais me détourner, aussi magistral que fusse le panorama, de la tentation sociologique. Les couches séparées des préoccupations professionnelles occupent la montagne en dehors des périodes de vacances scolaires. Ce n’est pas sans conséquences sur mon état d’esprit. Ainsi, moi qui suis un fondeur juste en dessous de la moyenne, je pourrais croire que je glisse à vive allure. En outre, et c’est un vrai manque dans le tableau, sont absentés du paysage les champions qui frappèrent à ma porte au temps de mes activités dans les sports marginaux. J’avais découvert le ski de fond un dimanche à l’heure de la traite des vaches dans un hameau d’Auvergne blotti contre le Sancy. Vin chaud, couperose aux visages, odeurs de paille séchée, ronrons des poëles, la civilisation des Saint-Nectaire, des Cantal et des Tommes. Et dans ce cadre de douces pentes nues, une course qui départageait les jeunes des villages. Je venais d’une antichambre de la plaine d’Aquitaine, d’un labyrinthe de collines ludiques qui n’avait d’autre prétention que de se la couler douce. La moyenne montagne me fut alors révélée ainsi qu’une certaine idée de la lenteur macérée dans le désert français. Quelques années plus tard, ce serait les grands rassemblements populaires dans les hivers nordiques, par exemple au pied des tremplins de saut à ski d’Oslo, les lumières diaphanes, l’air cru de Lahti, le goût de la myrtille dans le civet d’élan, et un peu plus tard la voix de Björk sublimant les choeurs lapons. Quand on m’invitait à la tévé française pour tenir chronique sur cette civilisation merveilleuse montée sur des planches depuis quatre mille ans, on me présentait d’une formule facile: “le pape du ski de fond”. J’avais bien oublié tout ça et remisé depuis longtemps les skis au fond d’une grange quand un jour de touffeur catalane, cherchant éperdument un horizon de respiration, l’acuité de ma demande interne devint telle qu’une nostalgie de froid, de glace et de bouleaux me saisit au col. L’hiver suivant, je pris la route de Bessans, là où, en ce moment même, des merles noirs dégonflent leur plumage avec l’arrivée de la chaleur et le grand bleu culmine rehaussé par le blanc.

À bientôt.